Sur La première pierre

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Sur La première pierre (K. Charamsa)

J’ai lu il y a quelques temps le livre-témoignage de K. Charamsa, théologien polonais ayant quitté la Congrégation pour la doctrine de la foi après un coming-out percutant à la veille du synode sur la famille (j’avais parlé chez l’ami Ryosai, désormais absent tant de son blog que de twitter, de ce coming-out et des réactions qu’il a suscitées, avant d’ouvrir Grains de moutarde). Quelques remarques sur ce livre.

La première est qu’il est salutaire. K. Charamsa raconte son expérience, son parcours, dans une plume alerte (ma connaissance de l’italien étant très limitée, je l’ai évidemment lu en traduction, je salue donc ici autant la traductrice Léa Drouet que l’auteur, sinon @languesdefeu va râler à juste titre). Il dénonce vigoureusement l’homophobie de l’Eglise, mais aussi son hypocrisie, nombre de membres du clergé ayant de fait une vie sexuelle, notamment homosexuelle, jusque dans les bureaux du Vatican. À cet égard je renvoie aussi à ce que disait F. Boespflug lorsqu’il a lui-même quitté les Dominicains pour vivre avec sa compagne : paradoxalement, il est plus simple d’avoir une vie homosexuelle active qu’une vie hétérosexuelle, ne serait-ce qu’à cause de la proximité, voire promiscuité, entre clercs tous de sexe masculin (NB : je n’ai pas encore lu le livre de F. Boespflug sur sa décision et ses propos dans cette interview  prennent une forme qui me chiffonne ; mais c’est un autre sujet). Il est entendu que ce ressenti de deux individus ne saurait remplacer une étude approfondie, dont on imagine hélas mal l’Église qu’elle laisse les sociologues la mener sereinement (même s’il existe des travaux, je pense notamment à ceux de Josselin Tricou). Quoiqu’il en soit, qu’il y ait des prêtres ayant une vie sexuelle, et parmi eux une part non-négligeable d’homosexuels, Charamsa et Boepfslug ne sont pas les seuls à le dire.

Ce qui m’a frappé dans le livre de K. Charamsa, c’est vraiment la dénonciation d’un système qui pousse les catholiques homosexuels à nier une part de leur identité, à intégrer totalement cette homophobie institutionnalisée. Cela m’a rappelé plusieurs conversations avec des amis concernés, d’ailleurs, qui ont tous passé le cap du coming-out un jour ou l’autre mais ont également ressenti cette pression parfaitement intériorisée – qui poussait un certain nombre d’entre eux tant à vivre des relations hétérosexuelles parfaitement douloureuses, qu’à envisager le sacerdoce qui leur permettrait de sublimer ce qu’ils considèrent comme des pulsions irrémédiablement peccamineuses. Vivre sa jeunesse en Pologne supposait sans doute une pression en ce sens bien plus forte qu’en France ; là encore les passages de Charamsa sur son pays d’origine ont fait écho à des propos que m’ont tenus des amis polonais, attristés de la fermeture croissante de leur pays, de la « jean-paul-deux-lâtrie », de la violence morale qui peut y régner. Et comme tout système de ce type, il est bien entendu nié par ceux-là même qui l’entretiennent, et, sans doute sincèrement, ne mesurent pas ce qu’ils imposent, voire estiment œuvrer au bien commun. L’autre constat terrible est le refus de l’Église de lire les travaux qui démontreraient qu’une partie de son discours sur l’humain est erronée ; les passages sur la manière dont la Congrégation pour la doctrine de la foi les envisage, sur comment ses membres plaisantent d’une littérature de toutes façons sulfureuse qui provoquerait le soupçon sur eux s’ils s’avisaient de la travailler ouvertement, révèlent ce qui est sans doute l’un des plus grands scandales de l’Église d’aujourd’hui : sa fermeture intellectuelle.

Le livre de K. Charamsa est un témoignage, écrit au vitriol. Il est souvent drôle – la description du pontificat « le plus gay de l’histoire », i.e celui de Benoït XVI, vaut le détour -, toujours tragique – car il y a, derrière ce récit, des drames humains, ainsi, à mon sens, que la description d’un détournement fondamental du message chrétien.

J’ai quelques regrets. K. Charamsa est un théologien, et j’aimerais éventuellement qu’il s’empare de son sujet sous cet angle. Il dénonce ici des faits, il décrit des souffrances et une libération, mais il ne traite pas du sujet de fond que serait la lecture catholique de l’homosexualité (et tout ce qu’elle implique de vision de la personne, du péché, de la « loi naturelle » etc.). Ce n’était pas son objet. Cela ferait sans doute un autre livre.

L’autre regret est plus un étonnement. K. Charamsa par endroits ne semble pas avoir parfaitement intégré les études de genre qu’il défend avec cœur ni ne s’être totalement libéré des stéréotypes qu’on lui a inculqués. Ainsi, il semble considérer comme révélateur de son homosexualité le fait d’aimer les arts, la littérature, d’être « sensible » etc. Bref, d’être … féminin ? Je me permets donc de lui rappeler qu’on peut aimer le football et détester les musées et être homosexuel. Que genre et orientation sexuelle sont deux notions distinctes, que l’Église – une partie de l’Église, disons charitablement – a trop clairement tendance à rapprocher / confondre. Entretenir certains stéréotypes sur les gays, fussent-ils positifs (ce qui, par ailleurs, peut se discuter en supposant une hiérarchisation plus ou moins consciente des loisirs et goûts personnels), est contre-productif. Je passe par ailleurs sur une phrase à mon sens proprement déplacée sur les Tziganes (p. 134 ; Charamsa y met en parallèle la condamnation par l’Eglise de ceux qui s’en prennent aux Tziganes et l’absence de condamnation de violences commises par des catholiques envers un couple homo, et éprouve le curieux de besoin de préciser que « parmi les Tziganes un bon nombre – pas tous – vivent de ce qu’ils volent à d’autres pauvres. » J’ai fait plus que hausser le sourcil, là.). Tout ceci permet juste de se rappeler que le livre de K. Charamsa est un parcours individuel, d’une personne dans toute sa complexité. L’essentiel est bien ce qu’il dénonce et son appel à l’Église pour qu’elle accepte de lire des travaux qui lui éviteraient de dire de grosses sottises et aux catholiques pour qu’ils comprennent que la lutte à mener contre l’homophobie d’une part n’est pas un combat secondaire, d’autre part ne peut se passer d’une vraie remise en cause de la doctrine actuelle de l’Église sur ces sujets.

Dernier point : si le livre est vif, il est finalement triste et donne l’impression que K. Charamsa ne croit plus l’Église capable de faire cette évolution (et ce malgré le titre du livre qui laisse supposer qu’à cette première pierre viendront s’en ajouter d’autres qui construiront quelque chose – autre chose qu’un mur…). Je ne suis pas loin de partager ce pessimisme. À l’heure où d’aucuns considèrent que finalement, Marine Le Pen n’est guère un danger pour la France et doit être préférée à son concurrent parce qu’elle seule défend « la famille » et où les évêques de France se cachent frileusement derrière « l’unité des communautés » – qu’ils ne se souciaient guère de faire exploser en 2013 – pour ne pas prendre clairement position contre l’extrême-droite (et d’ailleurs ne semblent guère s’offusquer de l’évolution du régime polonais soutenu par l’Église, si je ne m’abuse…), franchement, il devient difficile d’y croire. Heureusement que l’Église catholique dont il est question dans le Credo n’est pas l’Église romaine, mais bien plus qu’elle. J’ai encore la force d’y croire. Pour combien de temps ?

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Une réflexion sur “Sur La première pierre

  1. Une autorité quelconque est garante des rites, ce qui permet aux individus qui y adhèrent de pouvoir les pratiquer. Les faire évoluer est donc compliqué, ce qui est probablement la raison des schismes. Il en va de même pour nos démocraties qui font l’inverse, c’est-à-dire qui favorisent l’évolution plutôt que d’être garantes des rites. Il est probable que ce soit la cause des déviances vers la démagogie, la tyrannie ou encore l’oligarchie évoquées par Aristote. Tant que l’Homme ne comprendra pas ce qu’il est, Marine Le Pen n’est sans doute pas le pire que nous puissions attendre de l’évolution de nos sociétés.

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